Heureux sont ceux qui du malheur n’ont pas connu leur vie durant le goût

Hier, j’ai assisté aux représentations des 3 premières pièces du projet Sophocle de Wajdi Mouawad : la trilogie des femmes. Les Trachiniennes, Antigone et Electre.

Avant ça, dans ma tête, une tragédie grecque, c’était un spectacle où des acteurs en petite tunique avec des chausses nouées jusqu’aux genoux donnaient la réplique à des comédiennes en robes plissées gémissant sur leur destin (tragique, bien sûr) au milieu de colonnes doriques.

C’était avant de découvrir le  spectacle absolument bouleversant auquel j’ai eu l’immense bonheur d’assister hier. Un marathon théâtral de 7 heures dont le public, nombreux, a savouré chaque seconde. Le génie de Mouawad ? Pas la mise en scène, pourtant inspirée. Pas les comédiens, pourtant parfaits. Mais bien la mise en musique et l’interprétation magistrale du Chœur par Bertrand Cantat.

Ces représentations constituent le premier projet d’ampleur de Cantat depuis les histoires. Aller les voir n’était donc pas un acte anodin, même pour une fan de Noir Désir. J’avais un immense point d’interrogation à la place du cœur sur le chemin. Est-ce que j’allais pouvoir passer outre ce passé terrible pour me laisser gagner par le message artistique et le propos de l’auteur ?

Quelques vers ont suffi à dissiper mes doutes. L’émotion est passée et m’a envahi 7 heures durant. Heureux sont ceux qui du malheur n’ont pas connu leur vie durant le goût, écrit Sophocle et chante Cantat. Dans la bouche d’un homme dont tout le monde sait quel malheur il a semé et vécu, ça aurait pu être insoutenable, mais là, c’était simplement sublime.

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3 réflexions sur “Heureux sont ceux qui du malheur n’ont pas connu leur vie durant le goût

  1. Hey très bien écrit ça MP!

    Et une question : n’est-ce point parce que l’on a goûté un jour au malheur que l’on savoure plus intensément le bonheur, l’homme qui n’a goûté que le bonheur se rend-il compte de celui-ci?

  2. Mêmes pensées que vous. Musique sublime, où chaque phrase dite aurait pu renvoyer à sa situation personnelle, mais qui s’incruste et qu’on oublie face à l’émotion de ce qui se joue sur scène, et face à la modernité incroyable de Sophocle.

    On s’y perd d’ailleurs : On dirait du Sophocle dans « Dithyrambe » et c’est du Cantat. On dirait du Cantat dans « Déjanire » et c’est du Sophocle…(« Rien qui soit durable pour les humains, tout brusquement s’en va, qui à quelqu’autre échoit, qui le perd à son tour… »)

    Quelle beauté : la batterie sur le galop des chevaux, la basse d’Humbert dans « les mouillages », la guitare acérée de Falaise sur les rythmes rock…Et quelle voix ! Tout à la fois caresse sur la peau dans « Déjanire » ou « les mouillages », acuité amère des égarements de Créon dans « Eros », douleur incommensurable devant le corps supplicié d’Héraklès dans « Puisse un vent violent se lever », douceur empathique face à la tristesse d’Antigone dans « Heureux… », transe libératoire d’Antigone dans « Bury me now », et folie vengeresse face à Electre…Tout à la fois.

    Le CD Choeurs (Actes Sud) sorti en décembre permet à ceux ayant loupé les pièces d’avoir accès à cette musique magnifique. Je l’écoute en boucle…

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